Comment les algorithmes reconfigurent nos démocraties en silence
Dakar, mars 2021. Des milliers de Sénégalais descendent dans les rues pour protester contre l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko. En quelques heures, le gouvernement coupe Facebook, YouTube, WhatsApp et Telegram. La demande de VPN explose de 1 000 %, puis atteint 4 200 %. Le pouvoir venait, involontairement, de reconnaître l’essentiel : les algorithmes et les plateformes numériques sont devenus le terrain de jeu central de la politique africaine.
Du Niger au Gabon, en passant par l’Éthiopie et la Guinée, ce scénario se répète. La question n’est plus théorique — elle est urgente, locale, documentée, chargée d’histoire coloniale, et portée par une jeunesse massivement connectée qui fait du numérique son agora principale.
I. L’Afrique connectée : un terrain fertile pour l’influence algorithmique
L’Afrique subsaharienne affiche la croissance la plus rapide d’utilisateurs de réseaux sociaux au monde. WhatsApp y est le premier vecteur d’information politique, devant la radio et la télévision. Ce paradoxe est fondamental : ces plateformes, adoptées comme outils d’émancipation face à des médias traditionnels souvent verrouillés, importent avec elles des algorithmes conçus à San Francisco ou à Pékin — déconnectés des réalités locales.
| « Les plateformes modifient lentement la dynamique des élections en Afrique, présentant de nouvelles perspectives ainsi que des défis pour les jeunes démocraties. »— Fondation Descartes |
WhatsApp : l’algorithme de la rumeur
Sans algorithme de recommandation visible, WhatsApp mise sur des groupes de 1 024 membres et le transfert de messages : une viralité redoutable, sans modération ni contre-discours. Lors de la présidentielle 2024, Africa Check a documenté une vague de désinformation — faux résultats, vidéos montées — amplifiée par des réseaux de partage organisés.
II. Le Sénégal, laboratoire africain de la manipulation algorithmique
Entre 2019 et 2024, le Sénégal a vécu l’une des périodes politiques les plus turbulentes de son histoire récente, doublée d’une guerre de l’information d’une sophistication inédite sur le continent.
| 552campagnes électorales ciblées documentées au Sénégal (2019-2024) | 9 MrdFCFA de pertes liées aux coupures d’Internet (2021-2024) |
Un rapport CMG/Libération (2025) révèle qu’une cellule de 4 600 membres aurait exploité des algorithmes pour concevoir ces 552 campagnes ciblées lors de la réélection de Macky Sall en 2019, visant à neutraliser Ousmane Sonko — avec l’implication présumée de la société française Spalian, spécialiste de la géo-intelligence. En 2023, l’enquête Story Killers a par ailleurs révélé le recours présumé à Team Jorge, entreprise spécialisée dans la manipulation électorale.
| « Les candidats vont directement s’adresser aux électeurs via les réseaux sociaux et adapter leurs messages à chaque plateforme et à chaque cible. »— Thomas Huchon, journaliste d’investigation, Sciences Po Paris |
III. Les coupures d’Internet : quand l’État devient l’algorithme
Entre mars 2021 et février 2024, les restrictions d’accès à Internet se sont multipliées au Sénégal : réseaux sociaux bloqués en mars 2021, Internet mobile coupé à deux reprises en février 2024. Officiellement justifiées par la lutte contre les « contenus haineux », ces coupures reconnaissent l’influence réelle des plateformes tout en violant les droits fondamentaux à l’information. Le phénomène touche aussi le Niger, le Gabon, la Guinée, le Togo, l’Éthiopie, le Soudan et la Mauritanie.
IV. Les bots, les fausses pages et l’ingérence organisée
En Guinée, avant les élections de 2020, des chercheurs de Stanford ont identifié un réseau de fausses pages Facebook soutenant le président Alpha Condé. La même année, Facebook a épinglé la société tunisienne UReputation pour avoir utilisé 446 pages et 9 groupes — 4 millions de personnes touchées — au Maghreb, en Guinée, au Togo et aux Comores. Une page qui génère de l’engagement, même artificiel, est promue par l’algorithme : celui-ci devient le complice involontaire de la manipulation.
V. Un défi spécifiquement africain : la fracture algorithmique
Trois vulnérabilités structurelles se conjuguent : l’asymétrie de pouvoir face aux plateformes, dont la modération néglige les langues africaines (wolof, bambara, amharique, swahili) ; la fragilité de fact-checkers comme Africa Check ou Dubawa, trop lents face à la vitesse des algorithmes ; et la dépendance aux infrastructures étrangères — câbles sous-marins, data centers — qui explique le recours des États à la coupure totale comme seule réponse souveraine.
VI. Vers une souveraineté numérique africaine ?
En juillet 2025, la HAAC du Bénin a réuni à Cotonou régulateurs et experts pour repenser la régulation des médias à l’ère de l’intelligence artificielle. Trois priorités se dessinent : l’éducation aux médias et à l’information pour la jeunesse urbaine ; le financement pérenne des fact-checkers locaux ; et une régulation régionale, portée par l’Union Africaine, inspirée du Digital Services Act européen.
| « La démocratie africaine ne peut pas être otage d’algorithmes conçus à San Francisco. La souveraineté numérique est une nouvelle frontière de l’indépendance africaine. »— Perspective des chercheurs du secteur numérique africain |
Conclusion : démocratiser la démocratie numérique
Oui, les algorithmes influencent déjà les démocraties africaines — au Sénégal, en Guinée, au Togo, aux Comores. Mais l’Afrique n’est pas condamnée à subir : elle dispose d’une jeunesse numérique critique, de fact-checkers parmi les plus innovants au monde, et d’institutions régionales capables de porter des régulations ambitieuses.
La vraie question n’est pas « peut-on réguler les algorithmes ? » mais « qui va le faire, et au profit de qui ? » Si les États africains ne s’emparent pas collectivement de cet enjeu, d’autres le feront à leur place — en silence. La démocratie africaine a survécu aux colonisations, aux coups d’État, aux manipulations électorales traditionnelles. Elle peut survivre aux algorithmes — si ses citoyens, journalistes, régulateurs et dirigeants choisissent, ensemble, de ne plus fermer les yeux.
MOTS-CLÉS Démocratie numérique · Sénégal · Afrique · Algorithmes · Désinformation · WhatsApp · Élections · Souveraineté numérique · Cambridge Analytica · Fact-checking
Thierno Bocar DIENG ·
